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Perpignan: le parc cinéma-jeu vidéo rattrapé par l’urbanisme

Deux mille emplois annoncés, un site de 60 hectares, un maire qui pousse, des élus qui freinent. À Perpignan, le projet de parc thématisé cinéma et jeu vidéo au Mas Bresson illustre un basculement très français: avant les montagnes russes, il faut d’abord passer l’épreuve des documents d’urbanisme, des contraintes environnementales et des arbitrages politiques.

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L’histoire intéresse bien au-delà des Pyrénées-Orientales. Parce qu’elle dit quelque chose de plus large: aujourd’hui, un parc n’est plus seulement un dossier “tourisme” ou “économie”. C’est un sujet d’aménagement du territoire, donc un objet de conflit, de calendrier et de compromis.

Un parc, beaucoup de promesses, un site déjà chargé

Le projet présenté comme un parc de loisirs autour du cinéma et du jeu vidéo a été dévoilé publiquement en 2024, avec un récit très classique: emplois, retombées économiques, attractivité, et un territoire qui “en a besoin”. Selon Le Parisien, il est alors question de 600 à 700 emplois liés au site et d’environ 2 000 emplois induits, avec des retombées annoncées à plusieurs centaines de millions d’euros.

Le point qui transforme immédiatement ce type de promesse en sujet politique, c’est la localisation. D’après Le Monde, le Mas Bresson est un îlot de verdure coincé entre autoroute et ville, utilisé comme terrain de respiration et de loisirs, et donc hautement sensible dès qu’on parle d’y construire.

À partir de là, chaque argument économique se heurte à une question simple, presque brutale: sur quel sol, à quel prix, et au détriment de quoi?

Le vrai juge de paix: SCoT et PLUi, pas la conférence de presse

En France, la bataille d’un grand projet se gagne rarement sur une maquette ou un slogan. Elle se gagne (ou se perd) dans les documents qui “disent” le territoire.

Selon Le Monde, le projet de Mas Bresson n’a pas été retenu dans le SCoT et n’a pas été intégré au plan local d’urbanisme intercommunal, le PLUi, ce qui bloque mécaniquement la suite.

C’est là qu’on touche au nerf du sujet: un parc a besoin de droits à construire, de zonages compatibles, d’accès, de réseaux, parfois de modifications de destination des sols. Sans cohérence avec le cadre, le projet peut exister médiatiquement tout en restant juridiquement fantôme.

Côté Perpignan Méditerranée Métropole, l’intercommunalité porte un PLUi tenant lieu de plan de mobilité (PLUi-D), avec un arrêt de projet daté du 10 juillet 2025, et une procédure formalisée (mise à disposition du dossier, recueil d’observations).

Traduction: ce n’est pas “Perpignan contre ou pour un parc”, c’est un arbitrage intercommunal sur 15 ans d’occupation du sol, où chaque hectare a déjà plusieurs candidats.

ZAN: pourquoi l’époque des hectares faciles est finie

L’autre accélérateur de conflictualité, c’est le ZAN, la trajectoire “zéro artificialisation nette” fixée au niveau national.

Le ministère de la Transition écologique rappelle que la loi Climat et Résilience (août 2021) fixe l’objectif d’atteindre le ZAN en 2050, avec un objectif intermédiaire de réduction de moitié de la consommation d’espaces naturels, agricoles et forestiers sur 2021-2031.

Et surtout, cette trajectoire doit se décliner territorialement dans les documents de planification et d’urbanisme.

Concrètement, un parc de grande emprise au sol se retrouve immédiatement dans une compétition d’usage: logement, activités économiques, infrastructures, renaturation, agriculture, équipements publics. Le débat devient alors moins “aime-t-on les parcs?” que “qu’est-ce qu’on sacrifie, et qui porte la responsabilité du choix?”.

Quand l’aménagement devient politique, tout le monde change de rôle

Dans ce type de dossier, les acteurs se répartissent vite en archétypes.

Il y a le camp de l’attractivité: emplois, tourisme, image, “projet structurant”. C’est le registre le plus efficace politiquement parce qu’il est simple à raconter et qu’il projette vers l’avenir. Le Parisien et Le Monde relaient d’ailleurs la centralité du chiffre “2 000 emplois” dans la narration publique.

Il y a le camp de la crédibilité et des garanties: montage financier, phasage, engagements des partenaires, retombées démontrables, risques pour les finances publiques, cohérence urbanistique. Et ce camp-là peut être très transversal politiquement: on peut vouloir de l’emploi, tout en refusant de modifier un PLUi sans dossier béton.

Enfin, il y a le camp du sol: artificialisation, biodiversité, eau, mobilité induite, nuisances, saturation des accès. Avec le ZAN, ce camp a un appui structurel: le cadre national pousse à réduire, donc à justifier, donc à arbitrer publiquement.

Résultat: un projet de parc devient un match politique complet. Le Monde souligne en plus l’arrière-plan municipal, avec des accusations d’instrumentalisation électorale, et la manière dont le dossier se retrouve aspiré par le calendrier local.

Le point qui fait basculer: la crédibilité du porteur et la solidité du dossier

Un autre facteur pèse lourd: l’historique du porteur de projet et la maturité du dossier.

Le Monde rappelle que l’entrepreneur associé au projet a déjà porté des initiatives similaires ailleurs, ce qui nourrit la défiance locale.

Et on retrouve des traces documentées de projets antérieurs dans des procédures publiques: par exemple, un dossier de concertation de 2020, hébergé par la Commission nationale du débat public, décrit un “complexe dédié aux industries culturelles et médiatiques” avec une composante parc et studios, porté par Bruno Granja.

Attention, cela ne prouve pas que “Perpignan = copier-coller” ou que le projet est voué à l’échec. Mais en politique locale, la question n’est pas seulement “est-ce séduisant?”, c’est “est-ce finançable, réalisable, et opposable juridiquement?”. Plus le dossier est flou, plus la controverse prospère.

Et c’est souvent là que le projet se fragmente en sous-projets plus faciles à faire passer: une première phase moins consommatrice de foncier, une implantation sur friche, une réduction d’emprise, un mix plus “studios/formation” que “parc” si les zonages le permettent. Tant que ces arbitrages ne sont pas écrits noir sur blanc, le débat reste à l’état gazeux, donc inflammable.

Ce qui peut arriver ensuite, à Perpignan comme ailleurs

À ce stade, trois scénarios sont classiques.

Premier scénario: le projet se replie pour devenir compatible. Cela passe par une baisse d’emprise, un phasage long, ou un site alternatif plus simple urbanistiquement. C’est souvent le scénario “technique” quand la politique veut sauver l’idée sans casser le cadre.

Deuxième scénario: le cadre est modifié pour accueillir le projet. C’est le scénario le plus politique, car il suppose de rouvrir des arbitrages du SCoT/PLUi, donc d’assumer publiquement les renoncements induits. Et, avec le ZAN, la question “à quoi renonce-t-on pour libérer du foncier?” revient comme un boomerang.

Troisième scénario: le projet reste une promesse, utile dans le débat public, mais incapable de franchir les étapes administratives faute de dossier consolidé, de financements prouvés, ou de compatibilité avec les documents. C’est le scénario le plus fréquent… et celui qui laisse les territoires avec une fatigue politique durable.

Ce que l’épisode Perpignan montre, c’est surtout une règle d’époque: la faisabilité d’un parc se joue désormais autant dans un plan de zonage et une trajectoire ZAN que dans un concept créatif.

Dernière modification :
16 Feb 26
Medhy Danet

Medhy Danet est le fondateur de Chronik, média dédié aux parcs à thèmes et aux expériences immersives. Son regard sur le secteur est double : celui d'un passionné qui a grandi avec cette industrie, et celui d'un professionnel qui en a vu les coulisses de près notamment en travaillant à Disneyland Paris.